Je suis le Chaperon rouge parce que j'ai des choix à faire et que je n'arrive à céder à aucune de mes grandes tentations par crainte du danger. Je me suis éloignée du chemin dès ma naissance, je ne sais pas si j'ai envie de le retrouver ni si cela m'est encore possible. Je pense bien malgré moi que mieux vaut rencontrer le loup et vivre un bref instant à ses côtés plutôt que de suivre un chemin tracé où il ne se passe rien. Pourtant j'ai beau le chercher, le seul loup qui me colle à la peau fait entièrement partie de moi.
Je suis le Loup parce que je m'empêche moi-même d'accéder à mes rêves, je m'empêche même de suivre un seul chemin et cependant je me fais miroiter d'agréables images. Je n'ai qu'une envie, m'attirer dans un piège pour qu'il m'arrive enfin quelque chose. Je veux un combat contre l'enfant sage et pleine de bons sentiments pour qu'elle devienne enfin quelqu'un. Je ne cherche pas la destruction, juste le jeu pour tromper la tranquilité de la promenade solitaire.
Je voudrais être la petite sirène d'Andersen, s'il y avait un sacrifice à faire, au péril de ma vie, je quitterais ce monde pour entrer dans le sien sans aucune hésitation. Ne plus pouvoir parler serait sans doute gênant au début, les poignards à chacun de mes pas et l'impossibilité de crier seraient une peine difficilement supportable mais le voir et l'entendre me donneraient le sourire et je ne craindrais pas même qu'une autre prenne la place que je convoîte, me menant inévitablement à la mort. Je m'interesserais à tout ce qu'il fait, à tout ce qu'il aime et je l'aimerais aussi. J'arriverais peut-être enfin à me rendre utile, ne lui laissant jamais l'occasion d'être déçu ou triste, veillant sur ses jours comme sur ses nuits en m'effaçant peu à peu. Il ne se rendrait même pas compte qu'un soir, incapable de le tuer, je serais devenue écume, mourant à ses pieds lorsqu'il regarderait la mer.
Alors que le vent souffle un peu trop, je grimace. Il me regarde, un sourire moqueur aux lèvres. Je n'ai rien d'une héroine de conte en réalité n'est-ce pas ? Dans un conte il n'y a pas seulement des éléments perturbateurs sinon le lecteur finit par s'ennuyer et se dire qu'il n'arrivera jamais rien de bon ou d'interessant. Si on lit mon histoire, est-ce qu'on s'en lasse autant que moi ? Le personnage secondaire de sa propre histoire, timide... non pire que ça, frustré, immobile, faible, pitoyable, implorant qu'un évennement le sorte de sa torpeur, incapable de le déclencher lui-même. Je ne crois pas qu'on puisse avoir envie de continuer une telle histoire, sauf peut-être pour les autres personnages. Le vent souffle toujours, c'est embarassant, mes cheveux vont encore être dans un état ! Voilà qu'il va se mettre à pleuvoir, le ciel est de plus en plus sombre. J'enrage ! Et qu'est-ce qu'il a à me regarder avec ce sourire moqueur celui-là ?!
- Tu veux que je te prête mon bonnet ?
- Oui, merci.
Voilà, si j'avais à changer l'histoire du conte j'aurais répondu oui quand c'est arrivé. Je n'aurais pas voulu lui rendre et j'aurais aujourd'hui quelque chose qui lui appartient, ou au pire le souvenir d'une bagarre amicale...
- Bah alors, Kane ?
Il tient les oreillers dans ses mains, je suis fatiguée et il a du le remarquer, il me taquine à nouveau. Personne ne sait, j'ai fait croire à tout le monde que j'étais passé à autre chose, que j'avais tourné la page "élève amoureuse de son professeur" qui est tellement commune que personne ne peut vraiment croire qu'il s'agisse d'amour... Seule Liline devait se douter que ce n'était pas exactement le cas. J'ignore si cela changera un jour.
- Quoi ?! Hein, qu'est ce qu'il y a dites ?!
Je lui arrache un oreiller des mains et lui tape dessus, il tente de s'enfuir dans le couloir mais je suis plus rapide, jusqu'à ce qu'il se rende compte qu'il a encore deux armes qu'il peut utiliser contre moi et commence à me frapper avec les coussins. Voilà, un souvenir heureux supplémentaire, parmis les éclats de rire et les plumes qui volent, je suis bien, je suis heureuse d'avoir profité de ce moment autant que je le pouvais. Bien sûr la réalité de ces jours là n'était pas décevante, l'entendre s'inquiéter pour mes cheveux quand j'avais les yeux fermés, manger en face de lui, m'amuser de sa réaction lorsque je lui parle d'habiter à Verdun toute l'année, constater qu'il répète mes bétises lorsque nous passons devant les vignes de Champagne "des bulles !", chanter avec nous "Joseph il a pas d'organe", faire les courses en sa compagnie, le voir s'inquiéter de savoir si je ne ramène pas d'alcool dans les chambres... Je m'arrête là ? Il y a des periodes comme ça où j'aimerais pouvoir tout réécrire pour embellir l'histoire et faire durer les moments agréables. Si cela ne tenait qu'à moi ils ne seraient pas si loin derrière moi. J'aimerais lui manquer ne serait-ce qu'un peu, comme quand il s'inquiétait les jours où j'étais malade. Ai-je disparu à tout jamais de son histoire ? Il est sûrement passé aux chapitres suivants sans se retourner, il n'a pas vu que j'étais derrière lui et que je m'étais arrêté en chemin. S'il avait eu le moindre sentiment pour moi il n'aurait pas abandonné sa Reine, il se serait retourné et m'aurait demandé avec un air malicieux ce qui m'arrivait. J'aurais ésquissé un sourire et répliqué n'importe quoi pour le faire rire ou sourire. Je ne peux pas lui en vouloir, j'aimerais seulement faire une nouvelle apparition, j'ai besoin qu'il m'offre d'autres souvenirs, je veux partir en sachant que ce n'est pas parce que j'ai quitté le lycée qu'il m'a oubliée.
Lorsque j'étais petite, j'ai du changer d'école pour arriver dans ce qui allait devenir l'enfer de mon enfance. Un enfer où nul visage amical ne venait réconforter l'autruche que ma mère me conseillait d'être pour éviter la haine de mes pairs. Dans cet univers hostile, il y avait la grande soeur d'une fille de ma classe, qui passait parfois dans la cour. A recréer son image dans mon esprit, elle me paraissait immense alors qu'elle ne devait pas avoir plus de onze ans. Elle me faisait chaque fois le même compliment avec des yeux admiratifs. Elle me fixait pendant un moment avant de s'exclamer comme si c'était la première fois qu'elle me voyait :
- On dirait une poupée de porcelaine, avec sa peau pâle et ses cheveux bouclés.
Je pense que c'est de là que me vient cette étrange fascination mêlée de répulsion pour les poupées de porcelaine. Elles sont à la fois une sorte de miroir où j'essaie de me contempler sans y parvenir (elles sont bien trop parfaites) et le cadeau inévitable de ma grand-mère à Noel... elle a tellement commandé de vêtements par catalogue que les poupées gratuites se clonaient dans ma chambre et dans celle de ma soeur. Je leur donnait des prénoms finissant toujours par un "a" et je préferais celles qui faisaient de la musique. L'une d'entre elle jouait la lettre à Elise jusqu'à ce qu'à force de l'avoir trop jouée, le son grésille, et devienne à peine audible. Elles ont fini par prendre la poussière, je ne devais pas tenir véritablement à elles, j'étais étrangement bien plus intriguée par celles présentes dans les magasins, dont les prénoms étaient écrits sur les boîtes. Quand vînt le jour où j'eu le plaisir de découvrir mon prénom sur l'une d'entre elles, je l'observais sous toutes les coutures. Non, cette fille a définitivement du se tromper, elle est bien trop jolie, je ne peux pas lui ressembler. Est-ce parce que j'ai ce besoin, cette volonté incontrôlable de vouloir toujours embellir les choses ? Les souvenirs ? Les gens ? Suis-je incapable de voir et d'accepter la vie comme elle est, avec ses défauts et ses imperfections ? Il me suffirait tout simplement de dire qu'il existe des évennements qui rendent la vie moins agréable, que les souvenirs ne doivent pas forcément faire ressentir une douce nostalgie teintée de mélancolie pathétique. Mais l'avenir semble si sombre, je cherche un repère pour me guider vers une lumière, fut-elle dans le passé.
Tout devient de plus en plus noir à mesure que je m'enfonce dans la forêt, je ne peux plus faire marche arrière mais peut-on vraiment un jour faire marche arrière ? S'il me reste des rêves, je ne veux pas continuer à les regarder en sachant qu'on m'empêchera toujours de les atteindre mais je ne peux pas non plus faire comme s'ils n'avaient jamais existé et renoncer à ce que je suis. J'ai peur d'être détruite, de me trahir, de cesser de vivre pour me contenter de survivre, c'est à dire subvenir à mes besoins pour manger et pour me loger, sans jamais rien attendre d'autre. J'ai l'impression d'avoir trop cru en moi jusqu'ici, je pensais qu'il y avait une place quelque part, que je pouvais me rendre utile dans un travail qui m'apporterait satisfaction et me donnerait la confiance que je croyais ne pas avoir. Est-ce vraiment si impensable de refuser en bloc de servir des cafés et de faire des photocopies ? Ou encore de devoir annoncer à des clients la note pour la chambre qu'ils ont prise à l'hotel ? Seulement si je refuse, je n'ai pas d'autre issue, me voilà à pointer au chômage sans diplôme pour des métiers (s'il y en a) qui ne me passionneront guère plus. Je pense que je ne suis pas la seule dans ce cas là, qu'arrive-t-il à tous ceux qui échouent ? Pourquoi n'en entendons-nous jamais parler ? Est-ce que je suis moi aussi sensé disparaître dans la nature parce que je ne conviens pas au système (ou que le système ne me convient pas) ? Ca fait beaucoup de questions sans réponse et sans personne pour y répondre, c'est une experience traumatisante que je ne souhaite à personne, je pense qu'elle mériterait un suivi psychologique. Je vais me battre jusqu'à l'épuisement pour ce qu'il me reste à faire et pour ne pas cesser d'exister. Le ciel me tombe sur la tête, j'aurais du le voir venir mais je n'ai pas voulu y croire. Maintenant que je n'ai plus le choix, il faut faire face avant qu'il ne soit trop tard. Je suis terrifiée, bléssée, le peu d'estime que j'avais pour moi-même sombre lentement, on aura beau me répéter que je n'ai pas à me remettre en question, je pense que n'importe qui ayant perdu trois ans de sa vie en gardant à l'esprit qu'il n'y avait d'autre issue que la réussite se remet forcément en question, surtout si d'autres y arrivent, même s'ils ne sont pas majoritaires. Peut-être existe-t-il d'autres moyens d'être heureux que dans son travail, je l'éspère, mais j'aurais tellement aimé avoir une raison de me lever le matin. J'ai seulement 22 ans mais attendre me devient insupportable, j'ignore combien de temps encore je pourrais tenir et me défendre contre ces évennements qui s'enchaînent. Si le destin existe, il a choisi d'être particulièrement injuste avec moi.
And then, come what may...